meurtre en chambre close

Publié le 16 Octobre 2017

IREZUMI d'Akimitsu Takagi

Paru en 1948, ce roman fut un gros succès au Japon et se retrouva par la suite fréquemment listé parmi les meilleures histoires de crime en chambre close. Il a fallu attendre plus de 60 ans pour le voir publié en France. Son auteur, Akimitsu Takagi, est pourtant bien connu dans son pays natal, et plusieurs de ses romans figurèrent sur la liste des Tozai Mystery Best 100 (littéralement Les 100 meilleurs romans policiers de l'Orient et l'Occident), notamment ce IREZUMI (son premier livre) qui, en 1985, occupait encore la douzième place du classement.

Nous sommes ici dans le whodunit le plus pur (assorti d’un « how done it ») puisqu’il s’agit d’un crime impossible commis dans une chambre close ou, plus précisément, une salle de bain fermée de l’intérieur. On y retrouve une jeune femme découpée en morceau et dont le tronc a disparu. Pourquoi cette mutilation ? Tout simplement car la victime, la belle Kinué Noruma, portait un tatouage de grande valeur exécuté par son père, véritable maitre de cette discipline. Deux enquêteurs tentent de résoudre l’énigme : l’étudiant en médecine Kenzo Matsushita et le collectionneur de tatouage Heishiro Hayakawa. Devant la complexité du problème, Kenzo demande conseil à son ami Kyosuke Kamitsu.

En plus du récit policier, fort bien mené et captivant, l’originalité du roman réside dans les commentaires donnés sur la société japonaise de l’immédiat « après Seconde Guerre Mondiale ». La question de l’Irezumi, ces très larges tatouages qui couvrent de grandes parties du corps, s’avère centrale dans la compréhension de l’intrigue. Interdit sous l’ère Edo puis au début de l’ère Meiji, la pratique continua de manière clandestine mais fut associée aux « personnes de mauvaise vie », en particuliers les prostituées et les membres d’organisations mafieuses de type Yakuza. Légalisé en 1945, l’Irezumi entraine toujours, à l’époque du roman, des réactions contradictoires faites de répulsions et d’attractions, majoritairement érotique lorsqu’il recouvre le corps féminin.

L’enquête en elle-même avance de manière assez lente jusqu’à l’arrivée du génial investigateur Kyosuke Kamitsu dont les raisonnements n’ont rien à envier à ses maitres Sherlock Holmes ou Dupin. Evidemment, sa suffisante est, comme souvent, parfois agaçante mais ce bémol (une constance des détectives comme peuvent en témoigner Poirot ou Merrivale) reste mineur tant le roman démontre la maitrise du pourtant débutant Akimitsu Takagi : dialogues efficaces, rythme bien géré, stratagème criminel bien imaginé, personnages adroitement campés et contexte sociétal travaillé sans qu’il devienne envahissant. Bref, voici un roman policier étonnamment moderne dans son écriture, une excellente découverte du roman policier nippon à rapprocher du plus connu et tout aussi passionnant TOKYO ZODIAC MURDERS. Hautement recommandé pour tous les amateurs de crimes impossibles, de chambres closes et, plus largement, de whodunit.

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Publié le 25 Septembre 2017

LE MORT DE LA TOUR D'ANGLE d'Yves Dermèze

Paul Bérato (1915 – 1989) est un écrivain aujourd’hui quelque peu oublié. C’est bien dommage : il fut un pilier de la littérature populaire sous divers pseudonymes, principalement celui de Paul Béra (une vingtaine de « Fleuve noir Anticipation », de Paul Mystère (une douzaine de romans) et, enfin, de Yves Dermèze. Il reçut le Prix du roman d’aventures en 1950 pour SOUVENANCE PLEURAIT et le Prix de l’imaginaire pour l’ensemble de son œuvre en 1977. On conseille notamment deux romans de science-fiction très ruéssis et originaux : LE TITAN DE L’ESPACE et VIA VELPA.

LE MORT DE LA TOUR D’ANGLE fut publié dans une éphémère collection (le Gibet) riche de dix-huit titres appartenant tous au « policier historique » (avant que le terme et le genre ne soit à la mode). Le Gibet avait la volonté de publier des titres peu portés sur le sexe et la violence comme en témoigne la présentation, en fin de volume, de la collection.

L’intrigue, située au Moyen-âge, se montre plaisante. Elle débute comme un « meurtre en chambre close » et, superstition oblige, le crime se voit imputé à Satan. Toutefois, l’explication (basique et déjà souvent employée) est donnée au tiers du bouquin. Cependant, pour une fois, trouver le comment n’entraine pas immédiatement de comprendre qui est l’assassin.

Gacherat, une très âgée voyante, prédit un sort funeste au seigneur Guillaume de Séchelles mais celui-ci refuse de s’en alarmer. Il gagne ainsi le castel d’Alzon mais, la nuit tombée, notre homme meurt poignardé dans sa chambre pourtant close. Les nobles Marigny, Varennes et Aussey se précipitent, constatent que la porte était fermée de l’intérieur et s’épouvantent ! On crie à Satan avant d’imputer le crime à l’intervention du Malin. Seul le bourgeois Perrinet réfute cette explication : il démontre comment l’assassin a procédé. Et pour le mobile, il procède de la manière la plus classique qui soit en cherchant simplement la femme, à savoir demoiselle Gisèle, en âge de prendre époux. Un bien beau parti. Si le meurtrier a éliminé son plus dangereux rival il reste donc trois suspects : Marigny, Varennes et le très chevaleresque Aussey, dit sans cervelle pour son manque d’intelligence. A Perrinet de déterminer le coupable et rapidement car « les trois seigneurs ne sont d’humeur à lui pardonner ses accusations ». Une seule personne connait la vérité, la Gacherat. Mais celle-ci est retrouvé « accommodée », comprenez frappée au cœur à coup de poignard. Et, comme le dit Perrinet « Carogne ! Ne pouvait-elle me faire quérir avant de trépasser ? »

Roman sympathique, relativement court (moins de deux cents pages) et rythmé, LE MORT DE LA TOUR D’ANGLE utilise un vocabulaire et des tournures volontairement obsolète qui empruntent à l’ancien français. Cela lui donne son style mais en rend parfois la lecture moins fluide quoique l’Heroic Fantasy nous ait, depuis, habitué à ces tournures désuètes. A cette époque on n’est pas tué pas mais occis et les dialogues sont donc construits à l’aide de « non point », « oui-da », « que nenni », « n’est-il point », « carogne », « fol », « messire », etc.

L’enquête policière, pour sa part, s’avère plaisante et réserve son lot de rebondissements. Une seconde tentative de meurtre impossible (la victime est frappée dans une pièce close dont le sol est recouvert de farine) se voit rapidement résolue par l’apprenti détective. Une seule explication était, en effet, possible.

Si les habitués des récits à la John Dickson Carr ne seront guère mystifiés par les procédés utilisés par l’assassin, les amateurs de Paul Doherty devraient apprécier ce mélange précurseur entre énigme policière et contexte historique bien typé.

Un roman agréable qui mérite la redécouverte.

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Publié le 31 Août 2017

L'ASSASSIN DE SHERWOOD de Paul Doherty

Né en 1946, Paul Doherty est un des spécialistes incontestés du roman policier historique, auteur de nombreuses séries de qualités, parfois signées de ses pseudonymes (C.L. Grace, Paul Harding, etc.).

La saga de Hugh Corbett, située sous le règne d’Edward 1er d’Angleterre (au XIIIème siècle), reste sans doute sa plus célèbre : débutée en 1986 avec le très bon SATAN A SAINTE MARY-LE-BOW, elle compte à présent, trente ans plus tard, pas moins de dix-huit romans. Datant de 1993, L’ASSASSIN DE SHERWOOD, septième ouvrage de la série, se consacre à un personnage légendaire : Robin des Bois.

Lorsque débute le roman, en 1302, le Shérif de Nottingham est assassiné : il meurt empoisonné dans sa chambre (forcément close comme souvent chez Doherty grand amateur de ce type de problème) alors que tout ce qu’il a bu ou mangé a précédemment été goûté. Si la méthode est mystérieuse, l’identité de l’assassin semble, pour tout le monde, évidente : il s’agit du célèbre hors-la-loi Robin des Bois lequel tire, tous les 13 du mois, trois flèches enflammées en direction du château de Nottingham. Jadis admiré de la population pour redistribuer ses richesses aux plus démunis, Robin a dernièrement changé d’attitude : devenu bien plus cruel il n’hésite pas à massacrer des collecteurs d’impôts et se comporte en véritable brigand sanguinaire. Ces violences attirent l’attention du roi Edward qui dépêche à Nottingham son fidèle limier Sir Hugh Corbett pour mener l’enquête et trainer Robin devant la justice.

Comme souvent, Doherty mêle la petite histoire (l’assassinat impossible du Shérif) à la grande (un code secret français qui permettrait à Philippe le Bel de lancer une invasion contre l’Angleterre) et à la légende (ici, celle de Robin des Bois, personnage dont l’existence réelle reste sujette à caution).

En dépit d’une intrigue complexe, Doherty confère un bon rythme à l’ensemble, ramassé sur 250 pages, et lance de nombreuses pistes qui convergent avec fluidité vers une conclusion très satisfaisante. La méthode employée pour l’empoisonnement se révèle ingénieuse et crédible (loin des mises en scènes abracadabrantes de John Dickson Carr) et la solution du mystère incluant Robin des Bois fonctionne elle aussi de belle manière quoique la solution soit prévisible. Cela pourrait s’avérer un bémol mais cela prouve sans doute l’honnêteté d’un Doherty qui joue fair-play avec son lecteur sans lui cacher d’informations importantes. Les relations entre l’Angleterre et la France offrent, pour leur part, un tableau intéressant qui permet une sous-intrigue réussie à base de code secret, proche de l’espionnage.

Comme souvent avec l’auteur, le style est agréable et précis, les annotations historiques et les considérations socio-politiques concernant la période envisagée sont adroitement intégrées à l’intrigue, apportant au lecteur de nombreuses informations sur cette époque sans la moindre lourdeur. Du bon boulot pour ce véritable maître du roman policier médiéval. Vivement conseillé.

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