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Publié le 23 Octobre 2017

LES TENEBRES ET L'AURORE de George Allan England

Avec DARKNESS AND DAWN nous plongeons aux origines de la science-fiction puisque la première publication de ce roman date de 1912. Le succès fut d’ailleurs au rendez-vous et l’auteur enchaina avec deux séquelles, le tout formant une trilogie fréquemment rééditée outre-Atlantique et tenue à présent pour un incontournable de « l’âge d’or ».

L’ingénieur Allan Stern et la secrétaire Beatrice Kendrick se réveillent dans un New York dévasté. Ils découvrent qu’ils sont, en apparence, les derniers survivants d’un cataclysme indéterminé. Mystérieusement plongés en animation suspendue durant huit siècles, nos héros vont devoir se battre pour rester en vie dans ce monde retourné à la barbarie hanté par des tribus de féroces mutants cannibales.

Voici de la science-fiction typique du pulp, avec son rythme soutenu, ses héros dénués du moindre défaut, sa romance désuète et son style littéraire rudimentaire. Les incongruités du roman feront, bien sûr, sourire aujourd’hui : les denrées sont toujours comestibles après huit siècles (car elles sont conservées dans des bocaux en verre !), les pistolets fonctionnent toujours sans difficulté, etc.

On note aussi la naïveté générale (seuls et à demi nu nos héros mettent des semaines - et tout le bouquin – pour se donner un bisou) et le côté « plus grand que nature » de notre valeureux dernier survivant masculin. Ce-dernier sait à peu près tout faire et n’a rien à envier aux plus grands experts survivalistes, bref avec un tel spécimen d’Humain nul doute que la civilisation puisse repartir rapidement sur de bonnes bases. L’américano centrisme se révèle, lui-aussi, amusant puisque nos Adam et Eve du futur admettent rapidement (et à vrai dire sans aucune preuve) être les seuls survivants de l’apocalypse : en effet, s’il en existait d’autres ces derniers seraient, forcément, venus vivre à New York, capitale mondiale de l’art et de la civilisation.

Evidemment, époque oblige, le roman développe un racisme décomplexé : nos héros découvrent, horrifiés, que les êtres simiesques sont non seulement des cannibales, des mutants et des dégénérés mais, que, pire que tout, ce sont des….Noirs. Heureusement ceux-ci se souviennent, texto, « du pouvoir et de la domination de l’homme Blanc ». Quoiqu’ils utilisent des sagaies et tapent sur des bambous (pardon des tamtams) preuve évidente de leur barbaries (« ce sont des sauvages » déclare  immédiatement l’héroïne), nos pseudo Morlocks respectent les coups de pistolets de leurs maîtres : « nous n’avons rien à craindre, nous sommes des dieux pour eux ».

Tout cela peut paraitre atrocement daté mais, en réalité, ces éléments incongrus confèrent un charme suranné à ce petit bouquin sinon très classique. Quoique l’auteur s’inspire manifestement de LA MACHINE A EXPLORER LE TEMPS, il anticipe sur de futurs classiques de la science-fiction (notamment LA PLANETE DES SINGES) et, plus encore, sur les bouquins « post nuke » qui fleurirent dans les halls de gare des années ’80 comme la série LE SURVIVANT. On constate, en effet, qu’en près d’un siècle rien n’a changé dans la littérature post-apocalyptique : deux survivants qui ne se connaissent ni d’Eve ni d’Adam (hum !) vont s’organiser, partir à la chasse (au propre comme au figuré), rassembler les vestiges fracassés de la civilisation, tenter de découvrir d’autres humains et se heurter à des tribus de mutants cannibales dont ils finissent par triompher en usant de la force mais aussi de leurs connaissances scientifiques.

L’auteur étant un fervent socialiste (nul n’est parfait), le bouquin se conclut logiquement par un vibrant discours censé donner le rouge au cœur du lecteur : l’homme du futur se promet d’abattre « l’oisiveté de l’aristocratie » et de bâtir une société plus juste et égalitaire. Bref, le matin du grand soir est enfin arrivé et, finalement, cette apocalypse (dont on ne saura rien) n’apparait pas si négative puisqu’elle a permis le triomphe du socialisme. C’est tellement beau que, pour un peu, on se mettrait à chanter « c’est la turlute finale ».

Si DARNESS AND DAWN peut sembler complètement ringard, dépassé, anachronique ou ridicule, il offre, malgré tout, une lecture divertissante et efficace, bien aidé par une longueur judicieuse (un peu moins de 150 pages). Pour un petit roman « pulp » de plus d’un siècle, le tout fonctionne encore agréablement dans les limites de ses ambitions. Pas sûr que beaucoup d’oeuvrettes du même style mais beaucoup plus récentes supportent aussi bien l’épreuve du temps. Un bon moment pour les curieux, à redécouvrir en français dans l’anthologie de Jacques Sadoul « les meilleurs récits de Famous Fantastic Mysteries » qui, pour rester dans le ton de ce magazine, agrémente ce roman de trois nouvelles de Francis Stevens, Abraham Merritt et Ray Cummings.

LES TENEBRES ET L'AURORE de George Allan England

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Golden Age, #science-fiction, #Aventures, #Roman de gare, #anticipation

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Publié le 18 Octobre 2017

MEURTRES AU CLAIR DE LUNE de Gladys Mitchell

Moins connue que ses consoeurs Agatha Christie, Dorothy Sayers ou Ngaio Marsh, l’Anglaise Gladys Mitchell reste cependant une valeur sûre du whodunit. Née en 1901, elle obtient son diplôme en 1921 et devient alors enseignante toute en écrivant des romans policiers. Dès 1929, Mitchell lance, avec SPEEDY DEATH, le personnage de Miss Bradley, conseillère de Scotland Yard. Cette héroïne reviendra dans la majorité des romans policiers (pas moins de 66 bouquins !) ultérieurs de Mitchell. Très prolifique, la romancière en proposa un ou deux par an jusqu’à son décès survenu en 1983. Quelque peu délaissée, voire oubliée durant les dernières années du second millénaire, Mitchell bénéficie, comme beaucoup d’auteurs de l’Age d’Or, d’un regain d’attention depuis le début du XXIème siècle mais reste peu connue en France. Cependant, sept de ses romans furent traduits dans la collection « Grands Détectives » chez 10/18.

MEURTRES AU CLAIR DE LUNE, souvent considéré comme un de ses récits les plus aboutis, prend place au printemps dans la tranquille petite ville de Brentford, une localité du Grand Londres. Deux meurtres y sont commis durant les soirs de pleine lune : d’abord une acrobate de cirque puis une barmaid. Un suspect est arrêté puis disculpé et alors que l’enquête n’avance guère, chacun redoute de voir la série macabre se poursuive. Le roman s’intéresse plus particulièrement à Simon et Keith, deux jeunes garçons qui vivent à Brentford en compagnie de leur grand-frère, Jack, et de leur belle-sœur, June. La famille loue également une chambre à la jeune et trop jolie Christina dont Simon, âgé de 13 ans, tombe bien sûr amoureux.

Après un troisième crime, Simon découvre différents indices qui semblent incriminer Jack : absent à l’heure du meurtre, celui-ci s’est lavé dans la rivière et, surtout, a égaré son couteau. Afin d’innocenter leur grand frère, Simon et Keith volent un couteau exposé dans la vitrine d’une de leur amie antiquaire et espèrent égarer la police. Par la suite, Miss Bradley débarque à Brentford décidée à résoudre le mystère avec l’aide des deux frangins.

L’originalité du roman, qui peut déstabiliser le lecteur de « Golden Age », réside dans le narrateur : un garçon de 13 ans, ce qui confère à cette intrigue assez classique (un tueur en série à l’œuvre dans une ville tranquille) toute son originalité. Gladys Mitchell capture avec bonheur la psychologie de son principal protagoniste et donne à l’histoire une réelle authenticité.

L’énigme, elle, parait plus faible et sa résolution semble téléphonée, tout comme l’identité du coupable. On devine que cet aspect intéressait peu Mitchell, plus soucieuse de dépeindre avec bonheur les états d’âme de son jeune héros en route vers l’âge adulte. Un roman original, joliment écrit et effectif, qui tranche avec les recettes traditionnelles des romans policiers d’énigme de cette époque.

Malgré ses bémols et le côté prévisible de l’intrigue policière proprement dite, MEURTRES AU CLAIR DE LUNE reste à découvrir pour les curieux.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age

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Publié le 16 Octobre 2017

IREZUMI d'Akimitsu Takagi

Paru en 1948, ce roman fut un gros succès au Japon et se retrouva par la suite fréquemment listé parmi les meilleures histoires de crime en chambre close. Il a fallu attendre plus de 60 ans pour le voir publié en France. Son auteur, Akimitsu Takagi, est pourtant bien connu dans son pays natal, et plusieurs de ses romans figurèrent sur la liste des Tozai Mystery Best 100 (littéralement Les 100 meilleurs romans policiers de l'Orient et l'Occident), notamment ce IREZUMI (son premier livre) qui, en 1985, occupait encore la douzième place du classement.

Nous sommes ici dans le whodunit le plus pur (assorti d’un « how done it ») puisqu’il s’agit d’un crime impossible commis dans une chambre close ou, plus précisément, une salle de bain fermée de l’intérieur. On y retrouve une jeune femme découpée en morceau et dont le tronc a disparu. Pourquoi cette mutilation ? Tout simplement car la victime, la belle Kinué Noruma, portait un tatouage de grande valeur exécuté par son père, véritable maitre de cette discipline. Deux enquêteurs tentent de résoudre l’énigme : l’étudiant en médecine Kenzo Matsushita et le collectionneur de tatouage Heishiro Hayakawa. Devant la complexité du problème, Kenzo demande conseil à son ami Kyosuke Kamitsu.

En plus du récit policier, fort bien mené et captivant, l’originalité du roman réside dans les commentaires donnés sur la société japonaise de l’immédiat « après Seconde Guerre Mondiale ». La question de l’Irezumi, ces très larges tatouages qui couvrent de grandes parties du corps, s’avère centrale dans la compréhension de l’intrigue. Interdit sous l’ère Edo puis au début de l’ère Meiji, la pratique continua de manière clandestine mais fut associée aux « personnes de mauvaise vie », en particuliers les prostituées et les membres d’organisations mafieuses de type Yakuza. Légalisé en 1945, l’Irezumi entraine toujours, à l’époque du roman, des réactions contradictoires faites de répulsions et d’attractions, majoritairement érotique lorsqu’il recouvre le corps féminin.

L’enquête en elle-même avance de manière assez lente jusqu’à l’arrivée du génial investigateur Kyosuke Kamitsu dont les raisonnements n’ont rien à envier à ses maitres Sherlock Holmes ou Dupin. Evidemment, sa suffisante est, comme souvent, parfois agaçante mais ce bémol (une constance des détectives comme peuvent en témoigner Poirot ou Merrivale) reste mineur tant le roman démontre la maitrise du pourtant débutant Akimitsu Takagi : dialogues efficaces, rythme bien géré, stratagème criminel bien imaginé, personnages adroitement campés et contexte sociétal travaillé sans qu’il devienne envahissant. Bref, voici un roman policier étonnamment moderne dans son écriture, une excellente découverte du roman policier nippon à rapprocher du plus connu et tout aussi passionnant TOKYO ZODIAC MURDERS. Hautement recommandé pour tous les amateurs de crimes impossibles, de chambres closes et, plus largement, de whodunit.

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Publié le 9 Octobre 2017

L'OEIL DE VERRE de Earl Stanley Gardner

Un homme, Peter Brunold, se présente au célèbre avocat Peter Mason car il a perdu un de ses « œil de verre ». Or, pour Brunold, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : quelqu’un souhaite utiliser l’accessoire, éminemment reconnaissable et aussi incriminant que des empreintes digitales, pour l’accuser d’un crime. Peu après, en effet, Harry Bassett se suicide et on découvre, dans sa main crispée, un œil de verre. Un suicide, vraiment ? Pourquoi, dans ce cas, le mort avait-il trois révolvers sur lui ?

Sixième roman de la longue série des Perry Mason, le bouquin introduit le futur ennemi (uniquement dans le prétoire !) récurrent de notre expert du barreau : H.M. Burger. L’intrigue, passablement tarabiscotée et rocambolesque, débute par une série d’explications, d’ailleurs plutôt intéressantes, sur la création des « œil de verre » aux Etats-Unis. Un travail effectué par de véritables artistes, fort peu nombreux, et au travail immédiatement identifiable. La suite du récit ménage bien des rebondissements et retournements de situations, dans une veine très feuilletonnesque plaisante et enlevée, bien qu’il ne faille pas s’arrêter aux détails d’une intrigue à la crédibilité relative.

Le dernier acte, comme toujours, se déroule au tribunal où Maitre Mason use de tous ses talents orateurs (et de sa roublardise coutumière) pour qu’éclate la vérité. Classique mais efficace. Quoique le roman soit riche en péripétie, l’enquête policière laisse le lecteur dans le brouillard et il faut attendre la brillante démonstration de Mason, en fin de volume, pour que la solution se fasse jour. Notons d’ailleurs que la méthode purement déductive de l’avocat ne se base sur rien de réellement concret : il « découvre » le coupable et ses motivations en usant uniquement de son intelligence et précise qu’avec un peu de réflexion la solution est limpide. Le juge acquiesce d’ailleurs : « tout cela me parait évident à présent : si on ne s’était pas laissé aveuglé par des détails secondaires on pouvait arriver à la solution de cette affaire ».

La manière de procéder de Mason se situe donc bien loin de la méticulosité d’un Holmes ou des savants recoupements d’un Poirot. L’avocat professe en outre une conception très personnelle de la loi : il n’hésite pas à trafiquer les preuves, multiplie les mensonges afin d’arriver à ses fins et opère même une peu crédible substitution de témoin. La moitié des actions accomplies par Mason dans ce court roman aurait justifié de le voir rayé du barreau, voire emprisonné. Mais puisqu’il agit pour le « plus grand bien » chacun lui pardonne, y compris le juge qu’il a ridiculisé et qui s’exclame après réflexion « bon, n’en parlons plus ».

Mais qu’importe, le plaisir de lecture est, une nouvelle fois, présent en dépit du côté « forcé » des derniers chapitres où l’intrigue s’emballe littéralement sans laisser au lecteur le temps de souffler. La présence d’une émule féminine de Barbe-Bleue accumulant les maris (condamnés à périr) et l’incongruité de la situation de départ rendent cet ŒIL DE VERRE (aussi connu sous le titre du BORGNE BIZARRE) divertissant à souhait, au point que l’on pardonne les coïncidences et invraisemblances un peu trop nombreuses du récit. Un bon moment.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age, #Perry Mason

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Publié le 4 Octobre 2017

TREIZE INVITES de Joseph Jefferson Farjeon

Treize invités…Voici un titre court et particulièrement bien choisi pour ce whodunit classique. Il se déroule dans la propriété – Bringley Court – de Lord Aveling. Ce-dernier organise une partie de chasse et douze personnes sont donc réunies. La plupart ne se connaissent pas mais elles constituent un échantillon représentatif de la « bonne société » comprenant homme politique, journaliste, actrice en vue, artiste peintre, etc.

John Foss, pour sa part, n’appartient pas vraiment au même monde. Cependant, il se tord la cheville sur le quai d’une gare et le voilà accueilli à Bringley Court. Très vite, les invités discutent, se jaugent et nul ne semblent apprécier un dénommé Chater, personnage louche un peu trop porté sur les ragots et, peut-être, le chantage. Evidemment, ce qui devait arriver arrive. Un tableau est vandalisé, un chien assassiné et, finalement, Chater et un inconnu sont retrouvés morts. Mais a-t-on idée aussi de rassembler treize invités…

Joseph Jefferson Farjeon (1883 – 1955) connut le destin classique de bien des auteurs du Golden Age : en dépit d’une adaptation par Alfred Hitchock (NUMERO 17), son œuvre sombra dans l’oubli avant d’être récemment redécouverte à l’occasion d’une réédition du MYSTERE DE LA MONTAGNE en 2014 par la British Library. L’ouvrage se vendit en Angleterre à 60 000 exemplaires (!), entrainant un regain d’intérêt pour Farjeon qui vit également Z et 13 INVITES réédités.

Farjeon utilise ici la fameuse superstition voulant que lorsque treize personnes se retrouvent à la même table l’une d’elles connaitra un sort funeste dans l’année. Agatha Christie s’en était servie quelques années auparavant dans LE COUTEAU SUR LA NUQUE et, par la suite, d’autres romanciers utiliseront cette base afin de construire leur whodunit. Un nombre conséquent de suspects, une touche d’irrationnel avec les craintes superstitieuse, un lieu clos,… quoi de plus inspirant pour un spécialiste du récit d’énigme.

 

L’auteur use d’une technique éprouvée en présentant, certes rapidement, les différents invités et leurs griefs. Cependant, il ne semble pas se décider à choisir un héros, partagé entre le partiellement immobilisé John Foss, un journaliste fouineur et l’inspecteur Kendall qui se manifeste, classiquement, dans la seconde moitié du roman. Le tout se montre également quelque peu verbeux et les nombreux personnages (certains à peine esquissés) rendent l’intrigue longuette à se mettre en place.

13 INVITES possède donc le charme so british et quelque peu suranné de ces romans d’énigmes situés dans un lieu clos et entre « gens de bonne compagnie » mais, s’il se lit sans déplaisir, il ne peut prétendre figurer parmi les classiques du genre. Cependant, le bouquin donne envie de se pencher avec plus d’attention sur la pléthorique production de Farjeon.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age

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Publié le 18 Septembre 2017

MEURTRES EN MAJUSCULES de Sophie Hannah

En 1975, Hercule Poirot quittait la scène après une ultime enquête. Depuis, le détective belge a été revu dans de nombreux épisodes de série télévisée et quelques long-métrages mais, à l’exception de la novelization de la pièce de théâtre BLACK COFFEE publiée en 1999 par Charles Osborne (qui procéda de la même manière pour plusieurs autres œuvres dramatiques de Christie), nous en étions sans nouvelles.

Tout change en 2014. Sophie Hannah, poète et écrivain anglaise (né en 1971) se voit choisie pour poursuivre les aventures de Poirot. Cette première « nouvelle » enquête se déroule en 1929. Poirot, réfugié de la Grande Guerre, y est encore au début de sa carrière de détective quoiqu’il ait déjà résolu plusieurs épineuses affaires. Nous sommes, dans le « canon », entre LE TRAIN BLEU et LA MAISON DU PERIL. Hastings (qui, en réalité, n’apparait que dans huit des romans originaux) en est absent, remplacé ici par le jeune policier Edward Catchpool, lequel sert de narrateur principal à l’intrigue.

Cette dernière débute par la visite d’une jeune femme terrifiée, Jennie, à Hercule Poirot, en vacances à quelques centaines de mètres à peine de son logement londonien. Le récit de Jennie s’avère plutôt incohérent mais il en ressort qu’elle se sent menacée de mort tout en excusant par avance son futur assassin. Poirot aimerait l’aider mais la demoiselle s’enfuit. Bien évidemment, le détective, aidé d’Edward Cathpool, prend l’enquête en main et relie rapidement cette visite impromptue à un étrange triple meurtre ayant eu lieu à l’hotel Bloxham. Les victimes ont été découvertes dans une position similaire, à trois étages différents, et chacune a un bouton de manchette placé dans la bouche. Pour Poirot aucun doute n’est possible, le bouton manquant est destiné à Jennie, future quatrième personne à tomber sous les coups du mystérieux criminel.

Poirot se montre ici toujours aussi fier de ses petites cellules grises. Sûr de lui et suffisant, il tente de guider le jeune Catchpool mais se refuse à répondre à ses questions où à lui servir la solution sur un plateau. Le jeune policier aura donc parfois bien du mal à supporter le petit Belge plutôt avare d’informations.

On retrouve le défaut coutumier d’auteurs comme John Dickson Carr qui n’hésitent pas à interrompre les explications afin de retarder les révélations. Les romans de Christie se montraient cependant plus « coulant » et moins alambiqués en dépit des énigmes développées parfois très complexes. Ici, Sophie Hannah semble ne pas pouvoir se restreindre et son bouquin s’étire sur près de 400 pages. C’est beaucoup, surtout lorsque les explications finales en occupent une large part.

On sent qu’Hannah veut bien faire mais elle rate, en partie, le coche : au lieu d’un plaisant ping pong verbal elle assomme le lecteur sous des bavardages incessants, au lieu d’une intrigue tortueuse explicité en quelques lignes elle propose un récit plutôt convenu (on devine rapidement plusieurs twists narratifs) mais rendu extrêmement tordu par les épuisantes explications de l’interminable climax.

Poirot lui-même ne semble pas au mieux de sa forme, en dépit de sa prétention coutumière certaines de ses déductions apparaissent capilotractées…à sa décharge le plan d’ensemble du criminel semble lui aussi hasardeux, relativement stupide et fort peu crédible.

Bref, dans l’ensemble, MEURTRES EN MAJUSCULE s’avère fort moyen, pour ne pas dire médiocre. Il eut sans doute fallu élaguer une bonne centaine de pages, resserrer l’intrigue, mieux équilibrer le récit (on comprend beaucoup de choses rapidement puis le livre semble faire du sur place jusqu’à la conclusion…ais-je déjà mentionné à quel point elle était interminable ?) et rendre Poirot un poil plus sympathique (la pédanterie caractérise le personnage mais doit-on n’en retenir que ses aspects les plus agaçants ?) pour obtenir un roman divertissant. Sans être un complet ratage, MEURTRES EN MAJUSCULE ne peut donc que décevoir.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age, #Agatha Christie

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Publié le 14 Septembre 2017

LE SECRET DE HIGH ELDERSHAM de Miles Burton [John Rhode]

Militaire britannique, Cecil Street (1884 - 1965) fit carrière dans le roman policier sous les pseudonymes de John Rhode et Miles Burton. En 1925, il débute avec THE PADDINGTON MYSTERY, premier des quelques quatre-vingt romans signés John Rhode qui mette en scène le docteur Lancelot Priestley. Sous le pseudonyme de Miles Burton, l’écrivain lance, en 1930, une nouvelle série dont le héros récurent est cette fois l’officier de marine Desmond Merrion. LE SECRET DE HIGH ELDERSHAM (publié en français en 1946 dans la collection « Le Corbeau ») constitue la première aventure de ce Merrion appelé à en vivre bien d’autres.

Petit village typique, High Eldersham vivote tranquillement. Certes, on n’y aime pas beaucoup les étrangers mais de là à les assassiner…C’est pourtant ce qui arrive à Whitehead, le propriétaire du bar local, La Rose et la Couronne, découvert poignardé dans son établissement. L’inspecteur Young entre en scène accompagné d’un de ses amis, Desmond Merrion, lequel se trouve attiré par la jeune Mavis. Les enquêteurs s’intéressent rapidement à un culte satanique très vivace dans la région et dont les membres pourraient être responsable du meurtre de Whitehead.

Présenté comme un roman d’énigme classique, LE SECRET DE HIGH ELDERSHAM se révèle un roman particulièrement bizarre dont l’originalité constitue à la fois un défaut et une qualité. En effet, ce qui débute comme un typique whodunit de l’Age d’or prend après une cinquantaine de pages une tournure très différente : les deux protagonistes soupçonnent des sorciers, se réunissant en sabbats les soirs de pleine lune, de commettre divers crimes.

Hélas, à partir de là, la machine déraille : cette sous-intrigue, qui pouvait donner une réelle plus-value au récit en lui conférant une originalité appréciable, occupe en effet l’essentiel du récit, la recherche du coupable devenant, dès lors, accessoire. Pire, les deux enquêteurs paraissent totalement largués durant la quasi-totalité du roman. Merrion agit de manière absurde, au petit bonheur la chance, espionne de ci de là les cultistes et délaisse complètement l’enquête concernant la mort de Whitehead. Une sous-intrigue supplémentaire, à base de contrebandiers et de trafiquants de drogue, vient encore se greffer à ce roman boursouflé et pourtant relativement divertissant dans ses excès. Tout cela rappelle le récent film « Hot Fuzz » avec son village entier participant aux activités illégales pour Le Plus Grand Bien. Loin du classicisme des whodunit de cette époque, LE SECRET DE HIGH ELDERSHAM s’enfonce donc dans un délire (pas si éloigné des intrigues abracadabrantes d’Edgar Wallace ou des pires John Dickson Carr) que le lecteur jugera, au choix, amusant ou imbuvable.

La conclusion s’avère assez incroyable :

Spoiler:
{Le grand méchant trafique de la drogue et pour que les villageois gardent le silence, notre dealer à grande échelle ressuscite un culte satanique qui s’appuie sur la crédulité des natifs et leurs craintes superstitieuses. Avec l’aide du médecin local, notre méchant (dont nous tairons l’identité) élabore des drogues qui plongent les participants aux sabbats dans une sorte de transe érotique afin de les garder sous sa coupe. De plus, le docteur administre secrètement du poison aux personnes désignées à la vindicte populaire par les « sorciers » afin de les rendre réellement malade, renforçant l’idée que les sortilèges à base de poupée vaudou du Grand Prêtre Satanique fonctionnent ! }

Et le meurtre initial ? Une banale affaire de vengeance résolue avec beaucoup de chance par nos héros qui, durant 250 pages, ne fouillent pas le passé de la victime. Lorsqu’ils se décident à accomplir cette base de l’investigation le mobile et l’identité du meurtrier apparaissent immédiatement. Décevant.

Dans l’ensemble, LE SECRET DE HIGH ELDERSHAM manque de rythme, souffre de pauvres dialogues et sa partie centrale parait à la fois erratique et interminable, ce qui rend la lecture du bouquin plutôt pénible. L’aspect déjanté du dernier acte et les références au satanisme sauvent quelque peu les meubles quoique l’auteur sacrifie alors toute vraisemblance au profit de la seule distraction.

Avis mitigé donc pour cette première rencontre avec un écrivain majeur (mais aujourd’hui bien oublié) de l’Age d’or.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Aventures, #Golden Age, #John Rhode - Miles Burton

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Publié le 24 Août 2017

LES GRANDS DETECTIVES N’ONT PAS FROID AUX YEUX de Kyōtarō Nishimura

Ecrivain japonais né en 1930, Kyōtarō Nishimura n’a guère été traduit en français mais on peut cependant apprécier son très divertissant LES DUNES DE TOTTORi qui renouvelle le principe de la « disparition impossible » en l’appliquant à un…train entier rempli de voyageurs ! Un joli tour de force littéraire.

LES GRANDS DETECTIVES N’ONT PAS FROID AUX YEUX constitue un autre exercice de style puisque cette enquête à « huit mains » convie Ellery Queen, Hercule Poirot, Maigret et (moins connu des Occidentaux) Kogoro Akechi (détective imaginé par Edogawa Rampo). Les quatre « plus grands détectives du monde », certes vieillissants (ils sont à présent largement sexagénaires) mais toujours prêts à résoudre une énigme. Or voici que le millionnaire Sato les convie dans le but d’enquêter sur la disparition de trois cent millions de yens (environ deux millions de dollars). Les détectives refusent, prétextant que ce type d’investigation échappe à leurs compétences et relève de la police scientifique. Mais Mr Sato a réponse à tout : il va transformer l’affaire afin que les détectives puissent la résoudre. Pour cela il imagine un plan astucieux : brosser le portrait psychologique du coupable, trouver un individu qui réponds aux critères retenus et se laisser voler trois cent millions de yens. Les quatre enquêteurs pourront, dès lors, observer le comportement du voleur et élaborer les hypothèses pouvant mener à l’arrestation du premier criminel. Evidemment tout ne se déroule pas comme prévu et, à mi livre, le voleur est découvert poignardé. L’argent, évidemment, a disparu. Un simple meurtre pour faciliter le vol pensent les policiers. Mais les grands détectives, comme chacun le sait, ont leurs manies et leurs méthodes, pas toujours très conformes aux attentes. Ainsi, sur la scène du meurtre, « Ellery Queen ne s’intéresse qu’à un chapeau haut de forme et Hercule Poirot qu'a la position du fauteuil ! Quand à Maigret, n'en parlons pas, le célèbre détective du quai des Orfèvres, en face d'un cadavre et de la disparition de trois cents millions, ne voyait pas le mobile ! »

Hommage / pastiche littéraire de haute volée, LES GRANDS DETECTIVES N’ONT PAS FROID AUX YEUX s’inscrit dans la tradition du TROIS DETECTIVE de Léo Bruce ou du TROP DE DETECTIVES de Jacques Sadoul ainsi que du film « Un cadavre au dessert ». Bref, nous avons droit à quatre enquêteurs pour le prix d’un. Et non des moindres. Avec leur défauts et qualités évidemment : la suffisance de Poirot, l’humanisme de Maigret, l’entrain de Queen, etc.

Comme le roman a été écrit en 1971, nos enquêteurs ont, grosso modo, leur âge réel, soit entre 60 et 70 ans. Insistons sur cet âge réel car, sous la plume de Kyōtarō Nishimura, Poirot, Queen, Maigret et Kogoro Akechi existent bel et bien et les romans qui relatent leurs exploits respectifs sont d’authentiques compte rendus d’affaires criminelles célèbres. A l’image de Sherlock Holmes, nos détectives sont des « créatures » autonomes qui se sont extirpées des bibliothèques pour devenir charnel et poursuivre leurs exploits dans le Japon en pleine transition des seventies. Et ce qui a débuté comme une sorte d’expérience psycho-sociologique devient une véritable enquête sur un meurtre. A ce moment tous deviennent suspects car, comme le souligne Queen : « à partir d’une certaine somme d’argent chacun peut être coupable ». Nos détectives mènent donc l’enquête, chacun à leur manière, et désorientent la police officielle qui ne comprend rien à leurs élucubrations. Les rebondissements, eux, ne manquent pas, certains prenant même nos héros au dépourvu tant de nouvelles découvertes (les billets carbonisés) remettent en cause toute leur patiente construction mentale. Mais n’ayez crainte, les détectives résoudront le mystère, Ellery Queen insistant même, à la désolation de ses collègues, pour insérer son traditionnel « défi au lecteur ».

L’auteur, manifestement, connait son sujet et se révèle un passionné du roman d’énigme qui se désole, avec les réflexions de Queen, de la prédominance de la série noire. Il brosse en quelques phrases la personnalité des détectives, rend hommage aux auteurs européens, américains et japonais et défend l’universalité du whodunit. Les dialogues sont vifs et la confrontation entre les protagonistes aboutit à un ping-pong verbal réjouissant entrecoupés de nombreuses références aux enquêtes antérieures de nos héros. Attention, donc, les balises « spoilers » n’existent pas dans ce récit qui évoque, notamment, le dénouement de L’ARCHE DE NOÉ d’Ellery Queen, LE CRIME DE L’ORIENT EXPRESS d’Agatha Christie ou LA TÊTE D’UN HOMME de Simenon.

Après la résolution de l’énigme, bien pensée et dans la pure tradition de l’Age d’Or, le lecteur aura même droit à une ultime pirouette qui achève de faire de ce roman un divertissement cinq étoiles. Recommandé et même incontournable pour les amateurs !

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age, #Ellery Queen

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Publié le 17 Août 2017

LA CHAMBRE ROUGE d'Edogawa Rampo

Edogawa Rampo (un pseudonyme crée à partir de l’anagramme d’Edgar Allan Poe) est sans doute le plus célèbres des auteurs policiers japonais quoique son œuvre reste encore largement méconnue des Occidentaux. Ce court recueil, composé de cinq nouvelles, permet donc de découvrir la production diversifiée de Rampo (1894 – 1965), entre érotisme malsain, fantastique horrifique et intrigue policière.

On y découvre, notamment, le goût de l’écrivain pour la double « chute » : une fois parvenu à la conclusion du récit, le lecteur reçoit une surprise supplémentaire des plus déstabilisantes. Plusieurs nouvelles se révèlent ainsi, en réalité, des fumisteries organisées par le narrateur satisfait de sa bonne blague. Hélas, cette seconde chute, qui tient quelque peu du procédé, ne fonctionne pas toujours avec bonheur et tend plutôt à détruire la construction narrative précédemment élaborée. Heureusement celle-ci se montre souvent d’une grande qualité.

La première nouvelle, « La chenille » s’inscrit dans un style ero-guru (autrement dit dans l’érotisme grotesque) et traite des perversions d’un couple. Un militaire, Sunaga, revient de la guerre couvert de gloire mais complètement détruit et mutilé : amputé des quatre membres, sourd et muet, l’homme ressemble à une immonde chenille. Son épouse se sacrifie afin de pourvoir à ses besoins, qui se résument au sexe et à la nourriture. Peu à peu, la femme modèle verse dans la cruauté et comprend que l’infirme se trouve totalement à sa merci. Elle en fait une sorte d’instrument vivant capable de satisfaire ses penchants sadomasochistes. Une belle réussite et sans doute la nouvelle qui correspond le plus à ce qu’on imagine (à tort ou à raison, les lectures futures le confirmeront… ou non) du style de Rampo : un mélange de thriller, d’horreur quasi gore et d’érotisme fétichiste saupoudré d’une pincée de poésie morbide. Un style par la suite repris par de nombreux « pinku eiga » ou « roman pornos » cinématographiques. Mais ici la femme joue la tourmenteuse tandis que l’homme, plus entravé par son handicap que les demoiselles enchainées du bondage, souffre et jouit de sa souffrance.

« La chaise humaine » traite également de la perversion et d’une forme particulière de voyeurisme. Un talentueux ébéniste construit un imposant fauteuil à l’occidental destiné à prendre place dans le hall d’un luxueux hôtel. Il s’y aménage une cachette, d’abord pour commettre quelques larcins et disposer d’un point de replis, puis, simplement, pour le plaisir de sentir de jeunes femmes s’asseoir sur son « corps ». La chute se devine mais l’intrigue, bien menée, emporte l’adhésion par sa brièveté et son écriture soignée, entre frissons et érotisme allusif.

Plus axée sur le « policier », « la Chambre rouge » traite d’un oisif ayant décidé de commettre cent crimes parfaits. Ces derniers sont si habilement camouflés que les éventuels témoins louent sa prévenance et son apparente empathie. Avertir une femme âgée des dangers de la route n’est-il pas, par exemple, le meilleur moyen de la distraire afin qu’elle périsse dans un accident ? Pourtant, aux yeux des spectateurs, ne s’est-il pas admirablement comporté ? Notre esthète du crime avoue ainsi 99 assassinats avant d’avertir que le centième sera le dernier... De bonnes idées en pagaille (il fut d’ailleurs reproché à Rampo d’en avoir « gâchées » autant dans une seule histoire) pour un récit à la conclusion efficace.

Encore du suspense avec « deux vies cachées » qui traite d’un somnambule poursuivit par le remords d’avoir commis un crime durant son sommeil. A moins que la réalité ne soit plus complexe ? Si la chute semble évidente, la manière dont Rampo l’amène, au cours d’un dialogue, témoigne d’un talent certain pour les effets de surprise efficaces. Malgré son classicisme thématique, voici peut-être la nouvelle la plus réussie du recueil, empreinte de mélancolie et de regrets.

La dernière nouvelle s’avère, hélas, la moins intéressante et accuse sérieusement le poids des ans à l’image de certains récits Sherlock Holmes à présent ennuyeux. Novatrice à l’époque de sa rédaction, elle semble aujourd’hui laborieuse. Avec sa pièce de monnaie truquée comportant un improbable message code qui permet de retrouver 50 000 yens, magot dérobé par un génial « gentleman cambrioleur », le récit, franchement feuilletonnesque, annonce certains mangas (par exemple certains volumes de Détective Conan) basés sur un jeu de piste similaire. La chute tempère le peu de vraisemblance de l’histoire mais ne suffit pas à rendre l’ensemble passionnant, loin de là.  

En dépit de ce bémol et du caractère forcément inégal des récits, LA CHAMBRE ROUGE constitue une lecture plaisante pour quiconque souhaite découvrir ce monument de la littérature japonaise.

 

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Golden Age, #Fantastique, #Horreur, #Erotique

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Publié le 9 Août 2017

LE MYSTERE EGYPTIEN (ou LE MYSTERE DES TROIS CROIX) d'Ellery Queen

Les Queen père et fils profitent de la quiétude de Noel lorsqu’Ellery est intrigué par un crime particulièrement brutal commis dans un petit village tranquille de Virginie, Arroyo. Un instituteur y a été découvert décapité et crucifié, son corps mutilé formant un « T » sanglant. D’autres « T » ont été tracés avec du sang. La victime, Andrew Van, passait pour un excentrique et son athéisme conduit Ellery a envisagé la piste d’un meurtre lié à la religion. Le détective s’oriente plus particulièrement vers un culte égyptien, le « T » symbolisant probablement, selon lui, la croix égyptienne ou ankh. Ellery s’intéresse ainsi à une secte locale qui mêle nudisme et égyptologie dirigée par le mystérieux Harakht. Cependant, l’enquête reste au point mort tandis que le serviteur simple d’esprit de l’instituteur, peut-être capable d’apporter une réponse à ce crime horrible, a disparu. L’affaire pourrait en rester là si, six mois plus tard, une nouvelle victime, n’ayant apparemment aucun lien avec la première, n’était découverte, elle aussi décapitée et crucifiée. Ellery se lance aux trousses d’un assassin insaisissable.

Publié en 1932, cette cinquième enquête d’Ellery Queen poursuit la saga entamée trois ans plus tôt avec LE MYSTERE DU THEATRE ROMAIN (alias LE MYSTERE DU CHAPEAU DE SOIE). Cette fois Ellery enquête seul (son paternel ne fait que de la figuration) et s’éloigne de New York mais le traditionnel « défi au lecteur » est lancé avant les explications données par le détective. Pour une fois, les familiers du roman policier trouveront probablement l’identité du coupable et pourront même deviner ses motivations, en effet la théâtralité exagérée des crimes devrait mettre la puce à l’oreille des amateurs. Ceux-ci soupçonneront qu’il y a anguille sous roche dès les premières pages mais les retournements de situations restent suffisamment nombreux pour maintenir l’intérêt.

Cependant, le début du roman déstabilise car l’énigme présente un grand nombre de personnages (une vingtaine) et s’attarde sur des nudistes illuminés adeptes d’un culte égyptien. Cette partie manque de rythme et semble un brin confuse, Ellery lui-même déclarant avec raison : « j’ai travaillé sur des affaires compliquées au cours de ma carrière mais je n’en ai jamais vu d’aussi embrouillée que celle-ci ».

Le lecteur se trouve ainsi noyé sous les détails et piégés par les nombreuses fausses pistes, essayant de séparer l’essentiel de l’accessoire. Ce n’est guère évident puisque, comme le remarque le détective : « Quelle abondance de faits insignifiants » ! Les cent premières pages se trainent ainsi et peinent à véritablement passionner, la chasse aux nudistes évoquant immédiatement (quoique de manière évidemment complètement anachronique) les efforts de Cruchot pour nettoyer les plages de Saint Tropez. Tout cela a donc assez mal vieilli en dépit de l’originalité frappante du crime inaugural, une mise en scène macabre et grand-guignolesque qui transforme un instituteur de province en un sanglant totem en forme de croix égyptienne.

Le roman se resserre heureusement à mi-parcours, autrement dit après le second meurtre, quoique notre enquêteur paraisse toujours dans le flou. Un protagoniste de ce MYSTERE EGYPTIEN ne dit-il pas : « j’ai entendu si souvent vanté votre habileté de détective que la réalité me laisse froid. Quand commencez-vous Queen ? Quand Sherlock Holmes bondira t’il sur le lâche meurtrier pour lui passer les menottes ? ». A ce moment, l’auteur s’éloigne de son culte égyptien et ravive l’intérêt : aucun afficionado du whodunit ne peut sérieusement penser que l’un de ces nudistes illuminés sera le coupable désigné. Cette intrigue parait aussi gratuite que forcée et s’avère peu crédible, pour ne pas dire inintéressante, comme si les auteurs (on rappelle qu’Ellery Queen est le pseudonyme collectif de deux cousins) avaient voulu à toute force introduire cette sous-intrigue religieuse (peu exploitée) pour épaissir leur roman.

Une fois nos cultistes retirés de l’équation qui reste-t-il ? Peu de suspects possibles, au point que le twist final, certes bien amené, semblera prévisible. Là encore, impossible de croire, dans le cadre d’un roman policier « classique » de cette époque que nous avons réellement affaire à un fou sanguinaire inconnu. L’un des principaux protagonistes doit fatalement être le tueur recherché. Or le nombre de candidats restreints oblige à recourir au vieil adage : « une fois l’impossible éliminé ne reste que la vérité, aussi invraisemblable qu’elle paraisse ».

Malgré ces défauts (et ce premier tiers languissant, pour ne pas dire laborieux), LE MYSTERE EGYPTIEN s’inscrit au final dans une honnête moyenne du policier de l’Age d’Or. Pour les novices, on conseillera plus volontiers DEUX MORTS DANS UN CERCUEIL, LE MYSTERIEUX MR X, LE MYSTERE DU GRENIER, GRIFFES DE VELOUR ou le classique du « meurtre en chambre close » LE ROI EST MORT. Mais LE MYSTERE EGYPTIEN reste un plaisant « Ellery Queen » qui saura contenter les fans du dynamique duo.

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Rédigé par hellrick

Publié dans #Policier, #Whodunit, #Golden Age, #Ellery Queen

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